Les banques étrangères en Argentine : avant, pendant et après la crise.
François Maudet
Mémoire publié en 2007 - 113 pages


Résumé

Les crises financières et bancaires ont caractérisé l’histoire économique de l’Argentine. À l’issue de la década peridia, qui débute et prend fin par une crise bancaire, la stabilité semble retrouvée par l’instauration du plan de convertibilité en 1991. L’ancrage de change à parité peso/dollar met un terme à l’hyperinflation vécue par l’Argentine au cours de la crise bancaire de 1989. Malgré la série de mesures prises pour assurer la stabilité économique et financière, l’Argentine doit de nouveau faire face à une crise bancaire en 1995. Après avoir surmonté les anticipations défavorables à son maintien lors de la crise Tequila, le curency board sera définitivement abandonné lors de la crise économique et financière de 2001-2002, exceptionnelle par son ampleur.

Dans un premier temps, le plan de convertibilité élaboré par le ministre des finances Domingo Cavallo a permis de stabiliser l’économie argentine et de concourir au développement du système financier laminé par les crises successives. La stratégie suivie vise à combler le manque d’épargne domestique, nécessaire au développement économique, par l’ouverture de l’Argentine aux capitaux étrangers. L’ancrage du peso sur le dollar représente un gage de stabilité monétaire et financière pour les investisseurs étrangers en Argentine.

Mais dans un second temps, le plan de convertibilité va accroître la vulnérabilité de l’économie argentine aux chocs externes. En 1999, lorsque le Brésil, premier partenaire commercial de l’Argentine, dévalue sa monnaie, les répercutions sur la croissance économique argentine sont quasi immédiates. Le plan de convertibilité réduit la marge de manœuvre du gouvernement, qui doit renoncer à mener une politique de change active pour relancer la compétitivité du pays. Les difficultés économiques se propagent au système bancaire et financier.

La récession grève les recettes publiques, ce qui a pour corollaire l’augmentation de la dette publique qui conduira le gouvernement à déclarer son incapacité à honorer ses engagements. Le défaut de paiement de l’Argentine se répercute sur les bilans bancaires par l’augmentation du niveau de prêts improductifs publics. Les déséquilibres macroéconomiques contribuent à l’aggravation des anticipations défavorables au maintien du plan de convertibilité. Les déposants commencent à retirer leurs dépôts des banques, faisant craindre une crise de liquidité pour un grand nombre d’institutions financières. Ainsi, l’Argentine est en proie à des « crises jumelles » : une crise de change accompagnée d’une crise bancaire. Les banques opérant en Argentine se trouvent dans une situation précaire, aggravée par l’abandon du plan de convertibilité par le gouvernement Duhalde en Janvier 2002 et surtout par la pésification asymétrique des prêts et des dépôts des banques. Or, à cette période, les banques étrangères sont fortement engagées en Argentine puisqu’elles disposent de 50% des actifs et des dépôts de l’ensemble du système bancaire argentin. Sont-elles prêtes à endosser le rôle de prêteur en dernier ressort pour leurs implantations argentines ou préfèrent-elles quitter le pays ?


Cette étude vise à démontrer que la manière dont les banques étrangères ont anticipé, géré et surmonté la crise découle de la stratégie et du mode d’engagement qu’elles avaient retenu pour pénétrer le marché argentin. L’engagement des banques étrangères en Argentine peut se décliner de deux manières différentes. D’une part, il prend la forme d’une implantation territoriale sur le marché de la banque de détail et, d’autre part, il se réalise de façon plus déterritorialisée par le biais des activités sur les marchés de capitaux par les banques d’investissement.

Il est important de souligner la diversité des stratégies que les banques étrangères ont adopté face à la crise de 2001-2002. Au paroxysme de la crise, certaines banques ont décidé de quitter l’Argentine alors que d’autres ont préféré rester, à court, moyen ou long terme. L’explication des attitudes des banques étrangères en Argentine peut être recherchée à la lumière de leurs stratégies d’engagement sur le marché au cours de la période d’expansion.

La définition de trois idéaux-types de banques étrangères sur les marchés émergents offre un premier niveau d’analyse. La première catégorie de banques correspond aux parieurs (banques et fonds d’investissement) qui suivent des objectifs de court terme sur des activités spéculatives à forte volatilité. Les réorganisateurs se trouvent à l’opposé des parieurs puisqu’ils adoptent une stratégie d’implantation de long terme et s’engagent massivement sur le marché. Enfin, les explorateurs se caractérisent par leur indécision et parfois même par une certaine aversion pour le risque. Ils attendent que les perspectives favorables se renforcent avant de s’engager plus fortement, ils suivent alors un horizon temporel de moyen terme. Cependant, cette typologie montre certaines limites. Au sein d’une même banque, le principe de diversification des risques conduit les différents services et départements à adopter des stratégies pouvant se montrer en contradiction les unes envers les autres. Certaines activités poursuivent des objectifs de court terme, d’autres de moyen ou de long terme. Si la crise ampute les revenus de certaines activités, d’autres peuvent, en revanche, se développer et générer des profits permettant de compenser les pertes.


La plupart des banques étrangères sont entrées en Argentine après la crise bancaire de 1995. Elles ont profité de l’ensemble des réformes accompagnant le plan de convertibilité : la libéralisation financière, l’élimination du contrôle des investissements directs étrangers (IDE), et les mesures de déréglementation/dérégulation. Au niveau interne, la réforme des retraites participe aussi à l’essor des marchés de capitaux par le remplacement du système par répartition par un système par capitalisation. La libéralisation financière comprend la réduction des régulations sur les dépôts et les prêts et sur les taux d'intérêt. Sur les marchés de capitaux, la libéralisation s’opère par la suppression des régulations sur les acquisitions étrangères.

À l’issue de la crise Tequila de 1995, de nouvelles réformes accroissent l’attrait du marché pour les banques étrangères. Les restrictions sur l’implantation des banques étrangères sont supprimées et la supervision prudentielle est renforcée. Les autorités argentines ont choisi de favoriser l’implantation des banques étrangères afin qu’elles participent à la recapitalisation du système bancaire et qu’elles contribuent à l’amélioration de sa stabilité.

Ainsi, de 1995 à 2001, les banques étrangères sont devenues des acteurs majeurs des marchés financiers argentins. Leur expansion est très rapide puisqu’en 2001 elles contrôlent près de 50% de l’ensemble des actifs bancaires. Elles ont pénétré tous les segments du marché bancaire et proposent une gamme de services très étoffée. Cette gamme comprend autant des services financiers spécialisés des banques d’investissements que les activités traditionnelles de banque de détail (prêts et dépôts) ou la combinaison des deux dans des banques universelles. Par ailleurs, les banques étrangères sont également présentes sur le marché par leurs activités de gestion d’actifs, notamment de fonds de pension.

L’introduction des banques en Argentine répond aux principes de diversification des risques. Tout d’abord, il s’agit d’une diversification géographique. Au cours des années 1990, les banques étrangères ont suivi un processus d’internationalisation de leurs activités sur l’ensemble des pays émergents. Parallèlement, les réformes économiques pro-marché, adoptées en Argentine au cours de la décennie 1990, ont permis d’atteindre un taux de croissance économique élevé, de modifier les centres de profits et d’attirer les investisseurs étrangers.

Dans le même temps, les besoins croissants de financement des autorités publiques argentines offrent un autre marché attractif pour les banques étrangères. L’Argentine est l’un des pays émergents émettant le plus grand nombre d’obligations publiques. Les banques étrangères d’investissement vont pénétrer cette niche de marché fortement rémunératrice.

La diversification des risques prend également en compte les moyens juridiques d’implantation des banques. Elles ont le choix entre l’établissement d’agences, sous la responsabilité de leur maison mère, ou alors de succursales juridiquement indépendantes. Les implications résultantes sont importantes, notamment lors de crises financières. En cas de crise, la banque étrangère qui dispose de succursales n’est pas responsable des pertes de son implantation. [...]


Afin de traiter la problématique et l’ensemble de ses enjeux, le cadre théorique retenu est celui développé par Charles Kindleberger dans l’Histoire mondiale de la spéculation financière. Ce modèle est défini par son auteur de la façon suivante : « Dans notre modèle, le déplacement, l’euphorie et la détresse sont en général suivis d’une panique, elle-même annonciatrice du krach ». Ainsi, en transposant ce modèle à la crise argentine de 2001-2002, il est possible d’élaborer une grille séquentielle en quatre temps.

Premièrement, le déplacement correspond à la propagation de la crise mexicaine au secteur bancaire et financier argentin en 1995. Dans le cadre d’analyse de Kindleberger et Minsky, cet élément perturbateur va modifier la configuration du marché, les centres de profit et offrir des opportunités pour les banques étrangères.

Il en résulte la deuxième période marquée par l’euphorie caractérisée par l’entrée massive des IDE bancaires. Cependant, la récession de 1999 atténue l’euphorie des investisseurs étrangers dans le secteur bancaire argentin. Les difficultés financières rencontrées par les autorités publiques vont permettre l’apparition d’un nouvel objet de spéculation : les obligations publiques. Dans notre perspective, ce n’est pas la souscription des titres qui est retenue comme motif de spéculation mais leur émission par les banques d’investissement.

Vient ensuite le troisième moment d’une crise, la détresse et la panique. Il est possible de faire remonter la période de détresse financière à partir des mois d’octobre-novembre lorsque l’instabilité politique se retranscrit par le renforcement de la volatilité de titres de dette. De plus, les acteurs financiers doivent faire face à l’incertitude grandissante quant à la capacité du gouvernement fédéral argentin à remplir ses engagements financiers pour le paiement du service de la dette et du remboursement du principal. Quant à la panique, elle débute en mars 2001 lorsque les déposants commencent à retirer leurs dépôts bancaires.

Enfin, le défaut de paiement du gouvernement le 1er décembre 2001 ouvre la dernière phase de la crise : le Krach. Le Krach prend sa véritable dimension lors de la dévaluation et de la pésification des dépôts et des prêts des banques.


L’articulation générale du mémoire :

La synthèse de la grille séquentielle conduit à envisager l’articulation générale du mémoire autour de deux parties : Investir un marché émergent et Faire face à la crise, qui se déclinent en six chapitres.

Le premier chapitre traite de la restructuration du marché bancaire suite à la crise Tequila de 1995 et des enjeux liés à son internationalisation.

Le deuxième chapitre se focalise sur les stratégies d’implantation des banques étrangères de détail et des moyens juridiques de gestion de risques des agences et succursales des banques étrangères.

Dans le troisième chapitre, seules les activités des banques d’investissement sont abordées. L’accent est mis sur leur participation à l’activité lucrative de l’émission d’obligations publiques.

Dans le quatrième chapitre, le champ d’étude concerne le jeu de confiance entre les différents acteurs dans un climat d’incertitude grandissant et la manière dont les banques se sont préparées à affronter la crise.

Dans le cinquième chapitre, l’analyse concerne l’impact de la dévaluation et de la pésification asymétrique sur les bilans bancaires. Dans cette situation délicate, les banques étrangères se trouvent face au dilemme de rester ou de partir du marché argentin.

Enfin, dans le dernier chapitre, il s’agit de voir comment les banques étrangères se sont adaptées à l’après crise et si elles ont tiré profit de nouvelles opportunités offertes par la réorganisation du marché.
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