Le labyrinthe dans l'Aleph, de J.C. Borges : vers une écriture personnifiée ?
Yann Bouvard
Mémoire publié en 2000 - 74 pages


Résumé

  De l'Egypte ancienne au christianisme médiéval en passant, pour l'essentiel, par la Grèce antique, les rites et autres voyages initiatiques en vigueur dès la civilisation minoenne, sources d'une transformation essentiellement intérieure - c'est à dire " psychique et spirituelle " -, se caractérisent par leur universalité et leur étrange ressemblance. On décèle au coeur de ceux-ci une constante : le labyrinthe, cette étrange et fascinante figure dès lors elle aussi universelle, comme Mircea Eliade ne manque pas de nous le rappeler. Il est tout d'abord ce lieu magique, incontournable et central que tout initié se devait de traverser, épreuve nécessaire et ultime car symbolisant, dans un espace restreint, le " long et difficile chemin de l'initiation ". Et ce, de façon véritable ou mentale, pour atteindre le centre nécessaire, passant ainsi à l'état d'homme accompli. C'est que tout labyrinthe, essentiellement ésotérique, est avant tout un chemin tortueux et semé d'embûches, un ensemble de lieux entrelacés, que tout homme digne de ce nom doit être en mesure de traverser matériellement ; et au delà de sa simple manifestation géographique, en son for intérieur , soit " (...) à travers les épreuves et tous les motifs d'égarement, afin de trouver son centre intérieur, c'est à dire son propre Soi. " . Le centre, dès lors, est ce lieu de Plénitude qu'on retrouve notamment dans les cathédrales médiévales, où les labyrinthes figurés sur le sol mènent tous vers Jérusalem, mais aussi dans l'alchimie taoïste, notamment dans le Mystère de la fleur d'or. Comment, dans ces conditions, ne pas penser le labyrinthe comme le lieu de la métaphysique par excellence ?

  Espace à l'origine et traditionnellement réservé à l'initiation, le labyrinthe est bien sûr devenu, colporté par la littérature grecque postérieure, comme le fait remarquer Philippe Forest ce fameux palais où était enfermé le Minotaure, et où Thésée ne put sortir qu'à l'aide du fil d'Ariane . Par cette origine religieuse, ce récit plonge ses racines dans le domaine du sacré et de la tradition. Autant de figures mythiques centrales permettent, par leur entremêlement même, de constater la multiplicité, la difficulté et la complication inhérentes au parcours labyrinthique traditionnel. La fascination à l'égard de ce dernier a d'ailleurs varié suivant les époques et les siècles ; l'image du dédale crétois apparaît déjà dans certains textes d'Homère, de Platon, d'Ovide, ou encore de Plutarque. Mais dans tous ces cas, sa configuration originelle n'a pas changé. Il reste inscrit dans la tradition ésotérique la plus stricte, lorsque celle-ci est aussi relatée par certains de ces auteurs, un ordre calculé. En d'autres termes, il s'agit d'un " (...) système centré ou acentré, réseau qui participe du rhizome, du madrépore : la bifurcation règne alors sans terme initial ou final. " .

  Avec l'avènement de la littérature moderne, les mythes élaborés pour l'essentiel dans la Grèce antique - à commencer naturellement par celui d'oedipe -, se sont vus revêtir un nouveau visage, répondant ainsi à un processus créatif propre à cette littérature. En effet, héritant des mythes, la littérature moderne regorge des mêmes " songes dont l'ombre a pour vocation de remplir nos nuits " . Le labyrinthe, dès lors, figure essentielle, à mi chemin par sa nature même entre le mythe et le thème , est nécessairement devenu l'un de ces motifs hybrides, un de ces symboles littéraires, riche autant par ses enjeux que par son sens, que bon nombre d'écrivains contemporains vont s'approprier à leur tour dans un jeu, plus ou moins avoué, d'écriture et de réécriture. Parmi eux, pour ne penser qu'aux plus illustres, il nous faut compter en notre siècle Kafka, Joyce ou encore Borges . Ce dernier d'ailleurs, tout au long des différents entretiens qu'il accordera , ne cessera d'évoquer son admiration pour ses deux prédécesseurs, au point de leur consacrer de nombreux essais ou encore des biographies synthétiques. Il n'hésitera d'ailleurs pas à qualifier ces derniers de " maîtres à penser ", évoquant ainsi sa rencontre fondatrice avec l'oeuvre kafkaïenne et ses thèmes récurrents, avec lesquels Borges s'identifie complètement : " (...) je l'avais à peine fréquenté que je crus reconnaître sa voix. " . Cela n'a rien d'étonnant, quand l'on sait l'importance que revêt la figure du labyrinthe dans les oeuvres de Joyce et de Kafka . Ainsi, le labyrinthe, cette chose faite à dessein de confondre les hommes provient de toute une tradition mythique et littéraire que Borges va lui aussi, à sa façon, avec sa pensée, ses mots et sa sensibilité, irriguer, compliquer et amplifier à souhait ; et ce, à l'aide de sa verve créatrice. Borges n'est-il pas surnommé par un nombre important de ses contemporains " the god of the labyrinthe " ?. Emir Rodriguez Monegal affirme par ailleurs qu'" Il n'en reste pas moins que l'image du labyrinthe convient fo bien pour résumer l'essence de son oeuvre. "



  Réel ou métaphorique, toujours métaphysique, comme le labyrinthe d'antan, mais aussi, dès lors, intellectuel, esthétique et de l'ordre de l'écriture, le labyrinthe revêt ainsi chez Borges une valeur obsédante qui va parcourir bon nombre de ses poèmes et une grande partie de sa prose. A commencer par ses contes et nouvelles, depuis Discussion jusqu'au livre de sable, en passant bien évidemment par les incontournables Fictions et l'aleph sur lesquels nous allons nous attarder, ces recueils étant pour l'essentiel fantastiques - ce qui, nous le verrons, est étroitement lié à l'élaboration de notre motif. Jean Pierre Bernès nous rappelle que ces deux livres forment à eux seuls un tout. Pour ce dernier en effet, l'aleph ne serait rien d'autre que la suite logique de Fictions, tous deux appartenant au même élan créateur : le motif labyrinthique et les mêmes thèmes sous-jacents s'y répètent avec une obsession identique .

  Le motif du labyrinthe y sera donc exprimé sous toutes les facette que Borges, à travers un processus créatif qui lui est propre, voudra lui donner. L'écrivain donnera d'ailleurs dans Discussions une définition quasiment rationnelle et mathématique d'un problème philosophique : il annonce de la sorte ses préoccupations futures - d'ordre labyrinthiques - celles que l'on retrouve bien sûr dans Fictions et l'aleph, au coeur desquels notre motif s'exprime suivant les contes et nouvelles à des degrés divers. C'est ainsi que " L'Immortel ", " La bibliothèque de Babel ", " Le jardin aux sentiers qui bifurquent ", ou encore " La demeure d'Astérion " explorent les données propres au labyrinthe borgésien de façon tout à fait particulière. Roger Caillois a d'ailleurs traduit sous le titre Labyrinthes le recueil qui donnera naissance à l'aleph. " L'Immortel " y figurait déjà, comme il nous le rappelle dans son " Avertissement " .



  Le labyrinthe fut pour Borges, dès son plus jeune âge, ce " cosmos caché " qu'il avait observé, enfant, sur une gravure, et qu'il considérait comme le symbole de la perplexité qui le poursuivait dans un monde assimilé à " un chaos " . Comment, dans ces conditions, ne pas souscrire à la remarque de Michèle Raimond pour qui, chez Borges, " seuls subsistèrent quelques souvenirs inconscients fondamentaux, des obsessions déterminantes et complexes [...]. Ces noyaux, imaginaires, prioritaires et fondateurs, reconnus aptes au service de l'écriture, resteront éternellement au centre de la dérive littéraire(...). " . Cela revient naturellement à évoquer la perplexité, à laquelle Borges fait souvent allusion, comme étant liée plus ou moins étroitement au labyrinthe qu'il a élaboré - preuve parmi tant d'autres, comme nous le verrons, de l'importance de son emprunte personnelle sur ce motif littéraire et universel. Ce que l'écrivain confie à Maria Esther Vazquez :

" C'est pour exprimer la perplexité en question qui m'a tenu compagnie tout au long de mon existence et qui rend bon nombre de mes actes inexplicables à moi-même, que j'ai choisi le symbole du labyrinthe, ou plutôt, que le labyrinthe s'est imposé à moi [...]. J'ai entrepris sur ce thème diverses variations qui m'ont conduit au Minotaure et à des contes tels que " La demeure d'Astérion. "



  Dès lors, on ne peut entrer dans les contes borgésiens " (...) par les voies de la logique ordinaire. Ou alors on passe à côté, on en écrase l'originale différence. " . Car le labyrinthe chez notre écrivain se caractérise avant tout par l'importance de son " originale différence ". Dans ces conditions, penser l'écriture personnifiée dans son rapport avec ce motif hybride revient nécessairement à étudier chez notre auteur la thématique du labyrinthe tel qu'il la conçoit, soit les différentes manifestations de celle-ci sous sa plume. Roger Caillois formule cette idée à sa façon, le labyrinthe étant à ses yeux chez Borges " (...) les symétries et les jeux de miroir, les systèmes de correspondance et d'équivalence, les compensations et les équilibres secrets qui constituent à la fois la substance et la structure des récits [...] de l'écrivain. ". Penser ce labyrinthe implique que l'on s'intéresse aussi bien à son esthétique qu'à son architecture : dire que ce motif " constitue la structure du récit ", cela ne revient-il pas en effet à affirmer en dernier lieu que l'architecture des textes étudiés est construite sur le modèle du labyrinthe, tel que Borges, avant tout, l'élabore ?

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