Le défi du désendettement soutenable en Afrique subsaharienne : au delà de l'initiative PPTE.
Mémoire publié en 2007 - 202 pages


Résumé

« C’est vrai qu’il y avait une tendance au FMI, il y a une dizaine d’années, à croire qu’il y avait une réponse universelle. Qu’un modèle de développement qui avait bien fonctionné dans une partie du monde était nécessairement transposable, tel quel, partout ailleurs. De là découlaient des programmes qui prêtaient trop peu d’attention aux conséquences concrètes pour les populations des pays concernés. Il faut le dire, ils étaient élaborés par des technocrates – souvent américains – qui se montraient tout à fait indifférents aux conséquences de leurs plans sur le terrain ». Or, « ce que l’on fait pour les autres sans les autres, c’est contre les autres ». Pour toutes ces raisons, c’est un véritable procès international qui sera intenté contre le Fonds monétaire international (FMI) et, dans une moindre mesure, contre la Banque mondiale durant les années 1990. L’insurrection générale se fera en outre contre les conséquences sociales des plans d’ajustement structurel (PAS), menés par les deux institutions financière internationales (IFI), à la suite de la crise de la dette qui débute en 1982.

En 1982 en effet, lorsque le Mexique se déclare publiquement insolvable, c’est toute la communauté financière international qui panique, et le poids des IFI qui se décuple. L’incapacité d’honorer ses dettes pour un pays émergent tel que le Mexique risque alors de déstabiliser le système financier international. Or, il appartient justement au FMI, depuis sa création en 1944 à la Conférence de Bretton Woods, de veiller à la stabilité du système monétaire et financier mondial. Son influence, en régression constante depuis l’éclatement du système de Bretton Woods, va alors bénéficier d’un renforcement considérable, parallèlement à la réorientation de ses missions. Le système de Bretton Woods avait en effet instauré un système de changes fixes, appelé le Gold exchange standard dans la mesure où désormais, seul le dollar pouvait être convertible en or, tandis que le cours des autres monnaies était indexé sur lui (et non plus directement sur celui de l’or). L’or n’est alors plus qu’un étalon indirect, compte tenu du rôle (prépondérant) d’intermédiaire du dollar. Néanmoins, les crises économiques et financières à répétition qui surviennent entre 1950 et 1970 vont rapidement déstabiliser le cours du dollar car aucun contrôle sur la quantité de dollars émis n’a été instauré. De fait, des quantités importantes de la monnaie étalon la plus demandée errent sur la scène mondiale, suscitant alors une inflation généralisée. Face à l’irréalisme des variations du cours du dollar, les Etats-Unis décident donc, le 15 août 1971, d’abandonner unilatéralement la convertibilité du dollar en or. Dès 1973, après avoir tenté de maintenir tant bien que mal les parités fixes, un système de changes flottants est instauré, puis entériné par les accords de la Jamaïque (1976). Or, le FMI, qui devait veiller au respect des parités dans les marges définies, perd de fait la majeure partie de sa substance.

Mais les instabilités qui prévalaient dans la fixité ne sont toutefois pas éradiquées par le flottement des monnaies, et vont même contribuer à la crise la dette. Les deux chocs pétroliers, en 1973 et 1979, qui se traduisent en l’occurrence par une forte augmentation des prix des matières premières (un quadruplement en 1973), accroissent considérablement les recettes d’exportations pour les pays producteurs et exportateurs de pétrole. Ces recettes, exprimées à l’extérieur en pétrodollars, vont être placées dans des banques occidentales qui vont à leur tour les investir sous forme de prêts en faveur du Tiers-monde, à taux d’intérêt très faibles (l’inflation prévalant toujours). Toutefois, la bonne humeur des banques occidentales, tout comme celle de la Banque mondiale d’ailleurs, ne se propage pas sur tous les pays riches. Les Etats-Unis notamment, mais aussi la plupart des pays du Nord, inquiets vis-à-vis de l’inflation galopante, opèrent un revirement très libéral, dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.

En effet, lorsque la Réserve fédérale américaine décide une forte augmentation des taux d’intérêt, ce sont tous les emprunts contractés en dollars qui voient leur service grimper d’autant. Et lorsque les chocs pétroliers provoquent le repli des économies industrialisées, c’est le cours des matières premières qui s’effondrent, emportant dans son sillage les exportations dont sont tributaires les pays du Sud. Les mêmes exportations qui servaient à rembourser les dettes.

Dans ces conditions, le FMI est alors chargé par ses actionnaires d’assurer la solvabilité des débiteurs en défaut de paiement. Et ces débiteurs sont de plus en plus nombreux. La Banque mondiale, elle aussi, voit sa mission prendre du poids, mais sans pour autant en changer. Chargée, également depuis 1944, d’accorder des prêts à taux préférentiels aux économies, pauvres pour la plupart, en besoin de financement, elle continue d’assurer ses fonctions auprès d’un nombre croissant de bénéficiaires. Dans le cadre de l’insoutenabilité des dettes des pays en développement, c’est l’IDA (International development association) qui va jouer le premier rôle au sein du groupe de la Banque.

Le nombre de bénéficiaires de ces aides, sous forme de prêts, augmente car l’Amérique du Sud n’est pas le seul continent à être touché par l’insolvabilité. En face en effet, le continent africain, surendetté et très pauvre, est également affaibli par le fardeau croissant de sa dette extérieure publique. Les Etats africains, notamment ceux d’Afrique subsaharienne (située en dessous de la frontière du Sahel, voir carte 1 en annexe p.137) qui ont emprunté à l’extérieur, ne subissent pas directement la crise de la dette, mais sont néanmoins très affectés par les causes qui l’ont induite. Peu susceptibles de fragiliser le système financier international, ils ne feront donc malheureusement pas l’objet d’inquiétudes de la part des bailleurs de fonds jusqu’au milieu des années 1980. Pourtant l’encours total de la dette de l’Afrique subsaharienne s’élève à 104, 676 milliards de dollars entre 1980 et 1989, alors qu’il ne représentait « que » 21, 859 milliards entre 1970 et 1979 (voir tableau 1 annexe p.139), soit un quintuplement entre les deux périodes. Ce fardeau croissant a en outre plusieurs causes, toutes interdépendantes.

L’Afrique est spécialisée, depuis le temps des colonisations, dans les exportations de produits de base. Elle est donc favorisée par la hausse des prix des matières premières issue des chocs pétroliers, mais va utiliser les recettes d’exportations à très mauvais escient. Si bien que lorsque les cours rechutent, elle n’a alors plus suffisamment de fonds pour rembourser ses prêts en monnaie étrangère, et ne peut parvenir à relancer ses exportations pour faire rentrer les dollars nécessaires au désendettement. Parallèlement, le contexte est à l’endettement. Tous les pays en développement (PED) sont incités à s’endetter, auprès des pays riches surtout, car l’endettement est alors considéré comme une source de développement. Or, dans le cas africain, le seul pilier de développement, constitué par les ressources en matières premières, est trop instable. Dès lors, il ne peut l’aider à sortir d’une telle spirale de la dette, qui devient de plus en plus infernale avec l’augmentation des taux d’intérêt décidée unilatéralement par les pays du Nord. La dette triple donc du jour au lendemain. Mais les mêmes dettes auparavant viables méritent une explication quant à leur origine. Car l’accès à des fonds de développement ne constitue qu’une infime raison de l’endettement, dans le cas africain en l’occurrence. Dans le contexte de la Guerre froide, une grande partie de l’endettement est effectivement due aux prêts accordés pour corrompre les gouvernements, qu’il s’agisse des banques commerciales du Nord, des Etats alliés des Etats-Unis, ou de la Banque mondiale. Parallèlement qui plus est, ces gouvernements n’ont pas besoin d’être corrompus puisqu’à l’époque, une grande partie de la région évolue soit sous les dictatures, soit sous des régimes de conflits armés. Les démocraties effectives donc sont rares, et les détenteurs du pouvoir peuvent endetter leur pays dans leur seul intérêt personnel, puisque les créanciers se soucient peu de la destination des fonds prêtés.

Cette réalité de l’histoire sera cependant troquée contre la seule version d’une mauvaise gestion des fonds publics conjuguée à l’incapacité des pays à faire face aux aléas conjoncturels mondiaux. Et en changeant l’intrigue, ce scénario va aussi changer le dénouement. Car si l’intrigue repose sur l’unique culpabilité du débiteur, le dénouement requiert alors réparation, parsemé toutefois d’actes généreux des créanciers. En effet, ces derniers, conscients que l’Afrique ne dispose pas des ressources nécessaires pour honorer ses dettes, vont lui accorder quelques restructurations, sous condition d’application de programmes d’ajustement structurel (PAS) sous l’égide des deux IFI.

Les premières tentatives de gestion du surendettement n’ont donc jamais posé la question d’un gel ou d’annulation des dettes, mais seulement d’un rééchelonnement puisque les créanciers estimaient que le problème n’était que passager. Le plan Brady, de 1989, entérine la nécessité des mesures d’assainissement des économies en échange d’une réduction des dettes commerciales. La plupart des pays pauvres africains ne pourront en bénéficier, car leur dette est surtout bilatérale et multilatérale dans la mesure où ils se sont surtout endettés auprès d’autres Etats et des organismes multilatéraux, comme la Banque mondiale et le FMI. En revanche, ils auront droit aux politiques d’ajustement structurelles (PAS).

Or, leur application convenable par le pays conditionne non seulement le décaissement des crédits et des facilités d’ajustement structurel (CAS et FAS) de la Banque mondiale et du FMI, mais aussi la qualité des négociations pour les différents allègements de dettes. Car les facilités accordées par les IFI, qui financent les réformes d’assainissement, ne sont décaissées qu’en fonction de l’état d’avancement des PAS. De même, le Club de Paris, qui réunit les grands créanciers publics bilatéraux restructurant leurs créances, ne procède à des allègements que si le FMI émet une opinion favorable sur le débiteur. Pendant la grande période des PAS, de 1980 à 1996, c’est le Groupe des 7 (G7) qui définissait les termes des allègements dont pouvaient bénéficier les pays. Et au fur et à mesure des sommets du G7, les allègements deviennent de plus en plus conséquents (voir tableau 2 en annexe p.140). Car il faut dire que parallèlement, les pays endettés devaient emprunter toujours plus pour rembourser les premiers crédits. Malheureusement, une telle spirale a rendu l’encours total des dettes souveraines (dites aussi dettes extérieures publiques) bien supérieure aux allègements concédés, même dans les meilleurs conditions.

Pourtant, les PAS étaient supposés permettre le retour à la stabilité de la dette grâce à des politiques économiques rigoureuses et aux forces du marché. Les dix grandes conditionnalités des PAS, qui précisent les types de politiques à mettre en oeuvre, résultent en l’occurrence du fameux Consensus de Washington. La célèbre expression, utilisée en 1989 par John Williamson pour définir les mesures prônées par les deux IFI basées à Washington, résume alors, en dix points, comment l’Etat doit abandonner correctement ses prérogatives à un secteur privé plus apte à les prendre en charge.

Le but de telles politiques est en effet de freiner les dépenses des Etats et d’augmenter leurs recettes afin d’honorer leurs dettes. La rigueur budgétaire et monétaire servait alors à réduire les dépenses, pendant que le développement du marché devait se charger de ramener les recettes.

Ce qui parait simple en théorie peut en fait s’avérer très compliqué à mettre en oeuvre et peut, qui plus est, échouer. Ce fut le cas, surtout parce qu’aucune de ces mesures n’a été correctement adaptée au contexte prévalant dans le pays bénéficiaire. Elles devaient toutes être appliquées en bloc, en tout lieu et en tout temps, quel que soit le stade de développement ou les moyens de l’économie. Une telle abstraction des spécificités a naturellement donné lieu à des résultats mitigés, voire catastrophiques puisque, en moyenne, huit cas sur dix ont constitué un échec. Et cet envasement a malheureusement prévalu à tous les niveaux.

Les PAS ont surtout suscité des émeutes sociales, tant la pauvreté s’accroissait dans des pays où elle aurait dû diminuer. Et pour cause, le marché n’a pas été capable de remplir son rôle de moteur de croissance dans des économies aussi peu attractives pour les investisseurs étrangers. La seule promotion du secteur privé ne pouvait suffire à les attirer, en l’absence d’un cadre institutionnel cohérent. De l’autre côté, le seul secours, que représentait l’Etat, était dépossédé de ses prérogatives essentielles. Par conséquent, de manière générale, la rigueur budgétaire a freiné le rythme de dépenses sociales, déjà bien maigres, pendant que la libéralisation financière permettait aux capitaux de s’enfuir dans des banques du Nord bien plus rémunératrices. Les gouvernements « résiduels » n’ont alors eu d’autres choix, face à la stagnation économique, à la régression sociale et au manque de financements, que de continuer à s’endetter auprès des créanciers bilatéraux et multilatéraux. La dette souveraine a donc continué à augmenter, tout en devenant majoritairement multilatérale et bilatérale.

De fait, sans marché, sans Etat, sans croissance, et avec un tel encours de dette, la situation était devenue très grave. Tellement grave que la société civile internationale s’est emparée de l’affaire pour faire pression sur les institutions multilatérales. Sa colère a porté ses fruits puisque le G7, lors du sommet de Lyon en 1996, a lancé l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (IPPTE). Après l’aval des IFI, l’initiative a été saluée dans la mesure où elle constituait un aveu implicite de l’échec des plans d’ajustement et, plus largement des conseils des institutions.

Pour la première fois, l’allègement de la dette est au coeur des préoccupations, et donc d’autant plus conséquent. Mais ce n’est pas, à proprement parler, la dette qui inquiète tant, mais l’accroissement de la pauvreté en Afrique subsaharienne, dans la lignée de la montée des inégalités sur la scène mondiale. Car, bien évidemment, la plupart des PPTE identifiés se trouve en Afrique subsaharienne (voir carte 2 annexe p.138). C’est dans cette même optique que l’initiative est réformée trois ans plus tard, au sommet de Cologne. Le nouveau dispositif, appelé Initiative PPTE renforcée, adoucit les critères d’admissibilité et renforce le montant des allègements afin d’identifier davantage de pays pauvres très endettés, d’améliorer l’efficacité des remises de dette et de lutter plus activement contre la pauvreté. Dans cette dernière ambition, l’allègement est directement tributaire de la capacité du pays à combattre ce phénomène, grâce aux nouvelles conditionnalités et aux nouvelles aides financières. Les noms des instruments sont alors modernisés. Le Document cadre de politique économique (DCPE), qui prévalait au temps des PAS, est remplacé par le Document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP). De même, les facilités d’ajustement structurel (FAS), devenues en 1987 la facilité d’ajustement structurel renforcée (FASR), troquent leur nom contre celui de Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance (FRPC). La lutte contre la pauvreté est donc au coeur du débat. Et pour cause, la seconde initiative s’inscrit dans l’ambition des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), publiquement définis en 2000. En effet, ces huit objectifs doivent notamment permettre de réduire l’extrême pauvreté de moitié d’ici 2015. Les IFI, dans leur vision financière de la pauvreté, mettent naturellement en avant l’allègement de la dette pour atteindre ce but. Or, comme une part importante des dettes est constituée par des créances multilatérales, celles-ci rentrent en exclusivité dans le processus d’allègement. Car les créanciers multilatéraux (notamment la Banque mondiale, le FMI et la Banque africaine de développement) n’avaient jamais consenti à réduire leurs créances dans la mesure où le remboursement des prêts en permet justement d’autres. L’effort financier est donc bien présent et constitue, peut-être aussi, une forme de reconnaissance du partage de la responsabilité dans le processus d’endettement.

Il s’agit donc, pour les institutions financières multilatérales et leurs actionnaires, de lutter activement contre la pauvreté en renversant l’affectation des dépenses publiques. Celles-ci doivent en effet se concentrer sur les dépenses sociales, et non plus sur le service de la dette. Et si les PAS demeurent, leur but doit être réorientée. De fait, les pays admissibles doivent toujours traverser une période, dite intérimaire, de mise en oeuvre de conditionnalités pour bénéficier d’un allègement de leur dette au titre de l’initiative PPTE. Mais les conditionnalités changent. Il s’agit désormais de savoir si l’économie est apte à absorber convenablement les fonds dégagés par l’allègement, et non plus de confier leur développement au seul marché. Par conséquent, seul le service de la dette (composé du principal et des intérêt) est réduit pendant la mise en oeuvre des conditions, tandis que le stock (le montant total) doit attendre le point d’achèvement de l’initiative. Ce point symbolise en outre la réussite du programme, et ouvre droit à l’allègement défini préalablement.

Outre l’effort relatif aux montants diminués, les IFI accordent pour la première fois aux récipiendaires le droit de lister eux-mêmes lesdites conditions. Il s’agit d’une avancée importante puisque désormais, l’Etat est réhabilité en tant que décideur politique, et les populations sont elles aussi impliquées. Le processus participatif permet ainsi de définir un cadre de négociations multilatérales. Les IFI se contentent de conseiller et d’entériner le DSRP, mais celui-ci est maintenant rédigé démocratiquement.

Les impacts de l’initiative seront alors importants, mais pas suffisants. Dans ces conditions, le G8 décide, au sommet de Gleneagles en 2005, d’annuler immédiatement les créances multilatérales dès l’atteinte du point d’achèvement. Le dispositif afférant, l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM), a beaucoup surpris les plus pessimistes. Car celle-ci ne suspend l’allègement à aucune conditionnalité. L’absence de procédure rend l’addition des allègements simultanée et donc d’autant plus importante pour le pays bénéficiaire.

Car il est vrai que l’impact de tout cet arsenal s’est fait rapidement sentir. Les ratios d’endettement, mesurant le poids de la dette sur une variable clé de l’économie (comme les recettes d’exportations ou les finances publiques), ont tous chuté pendant que les dépenses en faveur de la lutte contre la pauvreté (notamment celles relatives à l’éducation et à la santé) prenaient effectivement le contre-pied des dépenses affectées au service de la dette. Les prémices de la réussite ne se sont cependant pas éternisées. Les bilans ont malheureusement montré que la dette ne restait pas suffisamment soutenable pour atteindre les OMD à temps. L’initiative PPTE ne peut donc concrétiser l’idée d’une dette supportable qu’à court terme. En pour cause, les limites qui lui sont connues depuis dix, en termes quantitatifs comme qualitatifs, sont demeurées présentes. Il est vrai que l’initiative PPTE, qui conditionne également l’annulation de la dette multilatérale au titre de l’IADM, n’inclut pas suffisamment de pays pauvres très endettés. Les critères d’admissibilité, tenant à la pauvreté comme à la dette insoutenable, sont trop en effet restrictifs.

Pour les PPTE identifiés, la phase intérimaire, dans laquelle les programmes d’assainissement des finances publiques et de lutte contre la pauvreté sont appliqués, est souvent trop longue en raison de la rigueur des conditionnalités. Car celles-ci doivent suivre un plan tout de même établi à l’avance, du moins implicitement, par le FMI et la Banque. La difficulté de mise en oeuvre qui prévalait au temps des PAS, tout comme la supervision omniprésente des IFI, se reconnaissent encore dans l’initiative. De fait, non seulement la participation des populations n’est pas effective, mais beaucoup de pays restent bloqués dans la phase intermédiaire, ce qui retarde d’autant plus les allègements, parfois urgents.

Cette rigueur n’est toutefois pas autant ressentie dans les projections des IFI, permettant d’estimer l’avenir économique des pays pour définir le montant des allègements nécessaires. Elle est également absente de la définition pertinente d’une dette soutenable. Car mesurer une dette en valeur actuelle nette (VAN) ne fait qu’actualiser le montant des annuités (intérêts et principal remboursés chaque année) restant à payer au taux de marché des annuités en vigueur à la date de l’actualisation. Or, un tel critère ne prend pas en compte la décote d’une créance sur le marché de la dette. Car, cette décote traduit en outre la valeur de la dette par rapport à sa possibilité de paiement. Et dans le cas des PPTE, les possibilités de paiements sont faibles, et le marché le sait. Par conséquent, la valeur de marché, souvent bien inférieure à la VAN, traduit la véritable valeur du titre. Une dette surestimée vaut un allègement réel d’autant moins important. La VAN ne fait donc qu’actualiser une situation de fait en permettant d’alléger des créances dans tous les cas irrécouvrables. Enfin, l’avenir économique des PPTE est un peu trop « rose » selon les pronostics des IFI, de sorte que les allègements opérés sont bien en deçà de ce qu’ils devraient être. Si les IFI pensent qu’un pays s’apprête à connaître une forte croissance (du PIB ou des exportations) sur les dix prochaines années, elles considèrent alors que ce pays pourra sans trop de problèmes rembourser une partie d’autant plus importante de sa dette. Dans ces conditions, le montant de la remise de dette est réduit, au prorata de l’optimisme des projections. La réalité étant tout autre, les niveaux d’endettement redeviennent insoutenables à moyen, voire même à court terme.

L’initiative connaît en outre d’autres problèmes plus compliqués à résoudre que par le seul fait d’augmenter les montants d’allègement ou le nombre de PPTE déclarés, ou encore de laisser effectivement les populations avoir le dernier mot quant aux conditionnalités à appliquer. Elle relance effectivement la question de l’établissement d’un cadre de négociation équitable pour la restructuration de la dette souveraine des PPTE. Déjà, un tel cadre ne peut être construit sans l’additionnalité des allègements aux autres formes d’aides plus traditionnelles, comme l’aide publique au développement (APD), notamment. Car des allègements comptabilisés en APD se traduisent par une réduction des montants d’APD au prorata de ceux des allègements. Or, c’est là la pratique comptable de quelques pays, dans une certaine mesure. De plus, si la plupart des PPTE africains subit les effets d’une dette à long terme avant tout bilatérale et multilatérale, certains doivent encore rembourser des montants très élevés à des créanciers commerciaux. Or, malgré les demandes répétées des IFI, très peu parmi ces derniers participent à l’initiative, tandis que beaucoup attendent les allègements pour réclamer leur dû. Le dilemme se pose donc en matière d’engagements à long terme pour les participants, et d’engagement « tout court » pour les non-participants.

Mais au-delà, le dilemme reste entier quant à une option de désendettement soutenable puis de réendettement viable en Afrique subsaharienne. L’initiative a voulu poser la première pierre d’un cadre de négociation plus favorable au débiteur que celui qui prévalait par le passé. Elle n’est cependant pas allée au bout de sa logique puisque l’édifice n’est même pas encore en travaux. Or, de nombreuses propositions pertinentes en la matière tentent de se faire entendre depuis des années. La plus ancienne et en même temps la plus actuelle est celle demandant que les marchés financiers soient davantage réglementés. Cela permettrait aux PPTE y ayant accès de se financer prudemment. Pour les autres, un marché financier beaucoup sûr serait créé. Certains titres seraient donc proscrits et la transparence serait davantage de mise. Les solutions relatives à un tel contrôle ne manquent pourtant pas. D’une réglementation prudentielle pour les banques commerciales, à la création d’un Tribunal international de la dette, en passant par une coopération active des Etats, dont la finalité serait l’instauration d’une taxe sur les transactions monétaires, les acteurs n’ont que l’embarras du choix. Or s’il est vrai qu’une taxe de type Tobin pose le problème de la nécessaire unanimité des Etats, afin que les monnaies ne puissent se réfugier dans les territoires non taxés, l’idée de l’institutionnalisation d’un Tribunal mondial de la dette ne requiert pas autant d’efforts. Même si certains Etats refusent d’être soumis à la législation internationale afférente, celle-ci s’applique au moins pour ceux qui l’ont acceptée. Les pays pauvres sauraient de fait à quel créancier s’adresser.

Par ailleurs, le caractère rétroactif de ladite loi pourrait largement contribuer au désendettement soutenable et mérité de certaines populations. Car les « dettes odieuses » en l’occurrence font parfois l’objet d’annulations tout aussi « odieuses » compte tenu de leur caractère arbitraire. Si la notion correspond à des dettes contractées aux seuls fins de régimes totalitaires, et donc illégitimes, au détriment des populations qui en subissent le remboursement aux dépens de leur survie, alors il est aberrant que seuls quelques pays, comme l’Irak en 2003, aient eu droit à une annulation. Pour tous les pays qui honorent la mégalomanie de leurs anciens dictateurs depuis des années aux dépens de leur développement, en Afrique subsaharienne notamment, la « dette odieuse » doit être annulée.

Il semble à l’heure actuelle que les Etats ne soient pas disposés à rendre justice à ces pays. Il est dans ces conditions nécessaire de la faire appliquer par une instance impartiale, tel que le Tribunal international de la dette. Car dans tous les cas, les négociations sur quelconque allègement de dette ne peuvent être menées unilatéralement par les créanciers. Et le FMI tout comme la Banque mondiale sont des créanciers. Faire appel à une instance instaurée à cet effet, comme le Conseil économique et social de l’Organisation des Nations Unies (ONU), constituerait là, en outre, une véritable politique de désendettement soutenable et une véritable volonté de donner les chances d’un réendettement soutenable afin d’espérer atteindre les OMD. Car 2015 approche à grands pas, et peu de promesses ont pour l’instant été effectives.

Mais pour eux et pour tous les autres pays d’Afrique subsaharienne, les difficultés ne s’arrêteront pas là. Il sera temps, et délicat, d’emprunter enfin un chemin de croissance propre. Si les IFI tiennent à leur rôle de conseillers en politiques économiques et sociales, il faudra qu’elles l’honorent différemment. Les PPTE africains ont malheureusement davantage besoin de consommer et de pratiquer le droit démocratique que d’exporter massivement. La relance de la croissance par le biais d’une politique favorable à la demande doit enfin précéder la promotion du secteur privé. Les modalités d’application doivent être laissées au libre arbitre des Etats souverains, et de leurs populations. Car le processus participatif constitue la base de tout développement. L’initiative PPTE semble l’avoir oublié. Il doit donc être favorisé afin que toutes les décisions importantes, y compris celles relatives à l’endettement, soient approuvées démocratiquement. C’est là leur seule chance de concrétiser les effets escomptés. Personne, mieux que l’Etat et sa population, ne peut connaître les meilleures stratégies à adopter en la matière. Les auteurs de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (IPPTE) et de l’initiative en faveur de l’allègement de la dette multilatérale (IADM), doivent le réaliser.
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