L'Archaïsme de l'Art Contemporain - la tendance allégorique de l'art contemporain
Mémoire publié en 2010 - 108 pages


Résumé

De la fin des années 1960 aux années 1990, la critique d’art a cherché à définir l’Art contemporain et à établir ses critères en fonction de l’Art moderne. Parmi les plus importants de ces critères définitoires, nous analyserons la pertinence et les limites de deux d’entre eux et chercherons à en thématiser un nouveau afin d'opérer une distinction plus viable entre Art moderne et Art contemporain, notamment à l’aide des notions élaborées par Jacques Rancière.

L’Art contemporain (fin 1960 à nos jours) prolongerait et dépasserait d’un même mouvement les problématiques de l’Art moderne. Tout en poursuivant la mise à mal des frontières de l’art (limites du champ de l’art, statut de l’artiste...) inaugurée par la période moderne, l’Art contemporain irait au-delà de deux principes fondamentaux de la modernité artistiques que sont l’expression de l’intériorité et l’ « essentialisme » greenbergien. Pourtant, au regard de la réalité artistique du XXe siècle nous verrons les faiblesses d’une telle conception.

La thèse que nous essayerons de défendre, c’est qu’au-delà des phénomènes de surface – tels que l’introduction de nouveaux médias, l’hybridation accrue des matériaux et des genres, le retour à la figuration –, la période allant des années 1970 à nos jours poursuit moins la révolution du langage artistique initiée par l’époque moderne qu’elle ne renoue avec le paradigme classique de la signification. En effet, alors que la modernité artistique, dans sa version la plus radicale, exclue du champ de l’art toute dimension narrative – par le rejet de la représentation – au profit d’un sens strictement immanent au sensible, de nombreux artistes contemporains, par leur recours à l’allégorie, renouent avec un sens conceptuel qui transcende la matérialité de l'oeuvre.

On pourrait opposer à cette idée le fait que les artistes modernes se sont le plus souvent maintenus dans le champ de la représentation et donc du concept (le représenté, dénoté). Mais contrairement à ce qui se produit dans l’Art contemporain, l’Art moderne, quand il en passe par la figuration, ne met pas tant en valeur le « sujet » que la « manière » ; la représentation (le représenté) dialogue avec la présentation (les matériaux mis en œuvre) pour produire un sens sensible. De fait, pour reprendre une distinction opérée par Jacques Rancière et que nous développerons par la suite, plus que l’abolition de la modernité artistique, c’est le « régime esthétique » de l’art qui cède la place au « régime représentatif » dans lequel le « dicible » (ce qui est représenté, dit) n’interagit pas avec le sensible (couleurs, sons, mots...) pour former un sens sensible. Comme nous chercherons à le démontrer, c'est dans cette régression d’un sens sensible à un sens intellectuel que l’Art contemporain apporte de la nouveauté, du côté de la relation entre œuvre, spectateur et critique d’art, aussi bien que du côté de la relation que l’art entretient avec le monde.

Afin de mener à bien cette recherche nous aurons recours à des textes d’artistes modernes et contemporains, de théoriciens de l’art du XXème et du XXIème siècles, mais aussi à l’analyse d’œuvres qui nous semblent les plus représentatives de l’Art moderne et contemporain. Nous confronterons chacun de ces textes entre eux et aux œuvres, dans l’espoir de faire ressortir une lecture possible de l’histoire de l’art du XXe siècle.

Etant donné l’ampleur du sujet, les limites de nos connaissances mais aussi les contraintes formelles d’un mémoire (100 pages) nous nous limiterons, en ce qui concerne l’analyse de l’Art moderne, aux œuvres et aux textes relevant du champ pictural, et, en ce qui concerne l’Art contemporain, à l’étude de quelques artistes.


Dans un premier temps, nous nous arrêterons sur deux des arguments les plus utilisés pour identifier le dépassement de la modernité artistique par l’Art contemporain. Il s’agira de voir la valeur et les limites de la question de la subjectivité et de l’hybridation des genres.

En effet, pour de nombreux théoriciens, la question de la subjectivité est centrale dans le dépassement du modernisme par l’Art contemporain. Alors que l’Art moderne aurait pour moteur l’expression de la subjectivité de l’artiste, de son intériorité, de ses émotions et de ses pulsions, l’Art contemporain l’annulerait, notamment en introduisant des procédures mécaniques et industrielles dans le champ de l’art. Cette idée, selon laquelle l'Art contemporain prolonge et dépasse la modernité en répudiant l'inscription de la subjectivité dans l'œuvre, sera mise en regard de textes d’artistes et de théoriciens qui la nuancent, sinon la démentent.

D’autre part, l'hybridation des médias et le retour à la figuration occupent également une place importante dans l’appréhension de l’Art contemporain comme dépassement du modernisme. En effet, si la doxa greenbergienne pense la modernité artistique en termes de réduction de chaque art à ses propres moyens, alors l'hybridation des genres et le retour à la figuration signent l’avènement de l’Art contemporain. Mais, sortis de la théorie de Greenberg, nous verrons que cette proposition s’écroule face au réel, qu’il s’agisse de Dada, du Surréalisme, de la Nouvelle objectivité ou encore d’artistes tels qu’Edward Hopper ou De Chirico.

Dans un deuxième temps nous verrons que, si ces distinctions entre Art moderne et Art contemporain ne permettent pas de penser le rapport du premier au second en termes de « dépassement », elles manquent aussi ce qui caractérise plus essentiellement la période dite « postmoderne » (contemporaine). En effet, considéré d’un point de vue « structurel » davantage que « morphologique », l’Art contemporain n’est pas tant un « au-delà » de l’époque moderne qu'un retour au paradigme classique de la signification.

Aussi nous définirons tout d’abord ce qu’est la modernité artistique (1880-1960) dans sa version la plus radicale, c’est-à-dire la plus « abstraite ». Les textes d’artistes et de théoriciens, de l’époque comme d’aujourd’hui, se révèleront unanimes sur le point suivant : les artistes les plus radicaux de cette période cherchent à produire un sens immanent, interne aux formes et aux couleurs, à l’exclusion de toute dimension narrative ou conceptuelle (représentative), c’est-à-dire extérieure à la matérialité de l’œuvre. Et nous verrons que, si l’Art moderne se maintient en partie dans le champ de la représentation, le recours à la figuration s’inscrit dans le « régime esthétique » de l’art, c’est à dire dans le dialogue du visible et du dicible en vue d’un sens sensible.

Nous retracerons les différentes étapes de l’abandon par l’Art contemporain des paradigmes moderne et « esthétique »– d’un mode de signification immanent aux matériaux ou issu du dialogue du sensible et du dicible. A rebours d’un sens sensible, tissé dans les moyens mis en œuvre, nous verrons que l’Art contemporain, par l’utilisation massive de l’allégorie, produit un sens conceptuel qui soumet le visible au dicible et l’inscrit dans le « régime représentatif ».

Finalement, nous analyserons les implications du retour au « régime représentatif ». D’une part nous verrons par quels détours, des artistes conceptuels aux créateurs actuels, de « réflexif » l’art est devenu « pensif », mais aussi en quoi le principe allégorique de l’Art contemporain implique un « tout art » et a provoqué ce qu’on appelle « la querelle de l’art contemporain ». D’autre part, nous verrons en quoi le retour au paradigme classique de la signification (« régime représentatif ») génère de manière paradoxale une nouvelle relation entre œuvres d’art, spectateur et critique mais également un nouveau rapport entre l’art et le monde.

Sur le plan de la relation au spectateur et au critique, les dispositifs allégoriques/discursifs de l’Art contemporain impliquent la disparition du jugement esthétique au profit du jugement de connaissance. Au jugement a-conceptuel (esthétique) impliqué par le sens sensible propre à l’Art moderne, le sens conceptuel des œuvres allégoriques génère un jugement conceptuel (de connaissance).

De fait, nous verrons que c’est la relation de l’art au monde qui change. Si l’art a souvent été pensé comme vecteur d'opacification du monde, en le rendant à sa complexité sensible, l'Art contemporain, essentiellement discursif, n'est plus porteur d'ombre mais au contraire de transparence. De l’ordre du « dire », les productions postmodernes tournées vers le concept ratent le réel dans sa dimension indicible.

Ainsi, après avoir envisagé les limites d’un prétendu dépassement de l’Art moderne par l’Art contemporain, via la disparition de l’expression de la subjectivité, l’hybridation des genres et le retour à la figuration, nous chercherons plus précisément ce qui caractérise l’Art contemporain en lui-même, du point de vue de ses modes de signification, et d’autre part dans sa relation aux spectateurs, aux critiques mais aussi au monde.
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