La quête chez Hermann Hesse : vers un autre Orient.
Yann Bouvard
Mémoire publié en 2000 - 107 pages


Résumé

  L'aube du vingt-et-unième siècle se dresse dans un horizon proche, et déjà, les changements les plus importants semblent s'amorcer. Siècle nouveau, tout juste entrevu, certaines de ses réalités apparaissent cependant aujourd'hui comme acquises. Parmi celles-ci, il nous faut tout d'abord compter l'Europe qui, fruit d'une longue et difficile maturation, nous offrira dans peu de temps un nouvel espace culturel. Dans cette réalité à peine récente au regard de l'histoire de l'humanité, la France et l'Allemagne s'avèrent être les deux piliers incontestés sans lesquels, l'Europe ne serait aujourd'hui, sans aucun doute, qu'un rêve oublié. Tant de guerres, de haine, de malentendus et d'incompréhension ont miné l'histoire entre ces deux pays, si différents par leur culture et leur évolution, mais désormais si proches dans leur volonté commune de bâtir un monde nouveau. Dès lors, il devient urgent pour nous, français, de comprendre l'Allemagne, cet éternel et incontournable " autre " ; car, comme l'a si bien souligné Lionel Richard, " la littérature n'en serait-elle pas l'un des meilleurs moyens ? " ?

  Or, quel écrivain allemand, mieux que Hermann Hesse, a pressenti la nécessité du rapprochement entre ces deux pays, à une époque où les fureurs nationalistes ont amené à une Première Guerre mondiale qui a mis ces deux nations à feu et à sang ? Romain Rolland désignera Hesse dans Au dessus de la mêlée comme étant le seul qui ait conservé dans cette guerre démoniaque " une attitude goethienne " . Ce qui a permis à Hesse de conserver toute sa lucidité face aux horreurs que l'on sait, là où tant d'autres intellectuels ont cédé, c'est sans aucun doute sa volonté, inconditionnelle, de replacer l'homme au coeur de toute éthique, par delà les différences politiques et nationales, en le restaurant dans son intégrité avant tout morale, spirituelle et métaphysique. C'est d'ailleurs dans ce sens que vont bon nombre de ses réflexions développées tout au long de sa riche correspondance .

  Car pour Hesse, l'homme ne se réduit pas à sa stricte extériorité, loin de là. Il serait, au contraire, une possibilité unique d'accomplissement du Divin, le germe d'une essence qui le dépasse le plus souvent, un germe véritable et authentique. Ce que l'écrivain ne manque pas de souligner dans Demian notamment : " Tout ce qui est dans la nature, est préexistant en nous, naît de notre âme dont l'essence est éternité " . Dès lors, l'un des thèmes majeurs, pour ne pas dire central, qui va parcourir toutes ses oeuvres et leur donner une unité, sera la quête - ce " die Suche " - qui va substituer à la question comtienne du " comment " la question philosophique et métaphysique du " pourquoi ". La problématique sous-jacente qui se pose est bien évidemment celle de l'Identité.



  Ainsi, évoquer La quête chez Hermann Hesse : vers un autre Orient revient inévitablement à rappeler ce que notre auteur entend par Orient, ce dernier " n'[étant] pas seulement une contrée ou un concept géographique, il est d'abord la patrie de la jeunesse des âmes, le partout et le nulle part, dans l'unification de tous les temps " . A l'Orient correspond donc le mythe de la quête de soi, cette soif intarissable qui a pour but l'Identité retrouvée, ce fameux " sich selber zu suchen " - se chercher soi-même. Car parler de l'Orient revient, en tant qu'image, à parler de méditation, d'introversion et
de mystique, là où l'Occident renverrait plutôt à la psychologie et au matérialisme .

  Evoquer le " mythe " de la quête de soi n'est pas vain, au contraire : la question de l'Identité, intrinsèque à la condition même de l'homme, s'est inévitablement posée à travers tous les âges de l'humanité, dans sa tonalité avant tout existentielle et métaphysique. Comment, dans ces conditions, ne pas parler de la littérature, ce " miroir du monde " dans lequel l'homme, depuis bien des millénaires, inscrit ses questionnements les plus intimes et les plus secrets ? A commencer par la Bible elle-même, qui dès la Genèse, à travers la figure d'Abraham (ce " père de l'humanité "), pose cette question dans son rapport avec l'exil, l'errance et la patrie : exil sur terre, errance inlassable dans le désert, en quête d'une Terre promise, ce lieu de l'Identité retrouvée. L'Exode du peuple hébreu de même que le long périple d'Ulysse sont bel et bien préfigurés.



  Autant de thèmes universels, métaphysiques et essentiels, indissociables les uns des autres, qui vont marquer l'oeuvre de Hermann Hesse, lui-même en ayant, comme tant d'autres écrivains, fait l'expérience : Lionel Richard qualifie son oeuvre " d'autobiographie spirituelle ", en rappelant que " De Peter Camenzind au Jeu des perles de verre, ses romans son l'expression allégorique et symbolique de son monde intérieur. " . La question de l'identité est donc aussi celle de Hesse, ce dernier ayant " [...] une identité floue, oscillant entre le post romantisme allemand et le bonze méditatif. " . Difficile, dans ces conditions, de ne pas faire référence à la philosophie jungienne, celle-ci même dont Hesse a fait l'expérience des années durant, et qui sera chez lui source de renaissance psychologique, spirituelle autant qu'artistique. Ce qu'il ne manque pas de rappeler dans ses Gesammelte Briefe, ses " lettres réunies " : " Je sens en ce moment en moi, au plus fort de ces échanges avec le psychothérapeute, se faner des pulsions qui m'étaient jadis chères et vivantes, et naître quelque chose de neuf, qui est encore imprécis et qui me cause plus de peur que de joie [...]. "



  Sa création littéraire, essentiellement inscrite dans la droite ligne du post romantisme, va dès lors adopter - ce sont là les oeuvres du corpus - un mode d'expression plus allégorique. Edmond Beaujon qualifie d'ailleurs l'oeuvre hessienne de " moderne romantique " , notre écrivain ayant su concilier le romantisme traditionnel avec ce nouveau mode d'expression, novateur de bien des façons.

  Dès lors, la question centrale et fondatrice de l'Identité comme quête aux différents visages se pose chez Hesse thématiquement, en tant qu'expérience à la fois personnelle et universelle : la quête de soi n'est pas l'apanage d'un individu, ni même d'un peuple, loin s'en faut. Mais parce que Hermann Hesse, tout comme chacun de nous, appartient à une culture propre, avec son histoire justement, sa langue, ses traditions, son héritage collectif et ses particularités, cette problématique de l'Identité ne peut être sérieusement envisagée sans cette dernière perspective. " L'héritage collectif " dont chaque homme est le dépositaire participe ainsi activement à son expérience individuelle, lui confère une formulation et une tonalité propres, féconde l'oeuvre de tout écrivain d'une façon bien spécifique, de même qu'il s'inscrit dans le patrimoine spirituel de l'humanité totalisante. La question de l'Identité en tant que réseau thématique propre à cette quête hessienne se pose donc aussi circulairement, dans une formulation essentiellement germanique : Goethe, les romantiques et Nietzsche, sont autant de marques indélébiles du génie allemand dont Hesse va se réclamer à différentes périodes fondatrices de sa vie, de même que ses oeuvres vont sans cesse y faire référence . Les différents enjeux de cette Identité vont donc définitivement se fixer dans une dynamique spécifique, sans rien enlever à la touche personnelle de notre auteur, en tant qu'exil, patrie et romantisme : Lou Bruder ne définit-il pas " [...] Luther, Goethe, Hölderlin escorté des romantiques, et Nietzsche " comme " autant de figures tutélaires de la littérature allemande. " ?
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