La prostitution et la police des moeurs au Mans au XVIIIème siècle
Anne GOSZTOLA
Mémoire publié en 2005 - 172 pages


Résumé

Qu?est-ce qu?être une « prostituée populaire » en province et sous l?Ancien Régime ? Le terme avait-il la même signification qu?à notre époque ? Quelle législation était édictée à leur encontre ? Comment s?appliquait-elle ? Qui étaient ces filles, comment vivaient-elles, comment étaient-elles perçues de leur entourage ? Les questions ne manquent pas sur le sujet et, malheureusement, les réponses ne sont que trop rares, les historiens de l?époque moderne s?étant peu penchés sur le sujet, préférant, et ce encore de nos jours, effleurer la prostitution dans des ouvrages plus généraux.

La prostitution étant interdite à cette époque, c?est au travers des archives de police et surtout grâce à ces sources essentielles que sont les témoignages qu?il est possible d?essayer de reconstituer cet aspect marginal de la société. Cela a permis de considérer la prostitution mancelle à la fois en tant que groupe social et comportemental, mais aussi au travers du regard que différents autres groupes sociaux pouvaient porter sur elle. Néanmoins, vu le peu de travaux existants sur le sujet, il faut tenir compte du fait qu?il est difficile aujourd?hui d?envisager une réelle étude comparative et se contenter de se servir de cas individuels pour, tout en respectant leur individualité, tenter de dégager des caractéristiques générales propres à la prostitution à l?époque moderne.


L?ensemble des sources répressives nous révèle l?ambiguïté de la définition de la prostitution sous l?Ancien Régime puisque celle-ci, au contraire de la définition de l?époque contemporaine, n?inclut pas obligatoirement la contrepartie financière, ni la multiplicité des partenaires. Il semble que la prostitution soit avant tout déterminée par l?acte sexuel illégitime et par la notion de scandale. Scandale ou fait que le comportement de la fille « dérange » la société et soit cause de « désordre ».


Face à la prostitution, on peut dégager trois positionnements :
- Celui de la législation : prohibant la prostitution
- Celui du tribunal du Mans : qui applique une répression, mais sans sévérité.
- Et celui de l?opinion populaire : qui désapprouve, mais ne sanctionne que si le comportement s?avère générateur de désordre ou d?insécurité.


Les mesures prises par la législation à l?encontre de la prostitution s?inscrivent dans le cadre de la consolidation de l?autorité de l?Etat. Cette consolidation passant par le contrôle et l?imposition d?une image de l?ordre. L?ordonnance de 1560 interdit donc la prostitution, puis les 3 ordonnances de 1684 et la déclaration de 1713 décident du renfermement des prostituées à l?hôpital général.

Néanmoins, ces mesures, qui s?accompagnent de règles procédurales, ne sont pas strictement observées par le tribunal de police. De plus, la répression à l?égard de la prostitution n?est pas exercée de manière systématique, puisqu?on ne retrouve pas de procès déclenché de la propre initiative du procureur. Celui-ci, lorsqu?il reprend une affaire à sa charge, le fait toujours suite à la déposition de plusieurs plaintes
Les peines sont à la discrétion du lieutenant général de police, mais il s?avère que la sanction la plus courante était le renfermement à l?hôpital pour une durée de 3 à 6 mois. Quant au bannissement, il n?est appliqué que jusqu?en 1741, et seulement à l?encontre des filles n?étant pas nées au Mans.

Mais si la mansuétude du tribunal du Mans, au regard des autres jurisprudences, semble évidente, il s?avère, en pratique, que les peines effectives étaient à la discrétion des administrateurs de l?hôpital et pouvaient se prolonger au-delà du temps imparti par la sentence.
Concernant l?opinion de la communauté à l?égard de la prostitution, il semble qu?il y ait eu tolérance, bien que désapprobation, tant qu?il n?y avait pas dépassement des limites tacitement imposées.

Il semble aussi que la communauté préférait appliquer, dans un premier temps, des sanctions sociales : menaces et réprimandes, huées, expulsion du logement, voire de la paroisse. Elle veillait également à la paix des familles en protégeant les clients mineurs et en s?interposant parfois entre la prostituée et l?homme marié qui abandonnait femmes et enfants pour se livrer à la débauche. C?est seulement dans un second temps qu?il y avait saisie de la justice.

Quelles sont ces limites dont le dépassement entraînait l?action en justice ? Il semble que cela concerne plus le comportement de la fille que la prostitution en elle-même. Sont dénoncés dans les affaires de police : le fait que la prostituée s?expose à la vue de tous avec un « comportement qui ne garde rien de la modestie », et l?agressivité et la violence de ses paroles et de ses actes, ainsi que de ceux qui l?accompagnent et qu?elle génère.

Ces trois positionnements sont le reflet de l?époque étudiée. Ils mettent en avant l?importance de la notion de l?ordre et de la sécurité, et donc, à contrario, de celle de la notion de scandale et d?insécurité comme moteur de la répression. On peut aussi remarquer que la pratique du tribunal s?approche de celle de l?opinion populaire et semble plus souple que la législation édictée.


Qui sont ces femmes jugées pour prostitution ?
Si l?on se fie aux archives répressives, qui ne nous révèlent que la partie visible de la réalité, et aux quelques études sur le sujet, il semblerait que les prostituées exerçant en province soient majoritairement originaires de la ville ou de la région ; qu?il y ait davantage de femmes mariées et de veuves, et que la moyenne d?âge y soit plus élevée qu?à Paris. S?il existe des cas de prostitution familiale, on trouve néanmoins une partie des prostituées ayant autour d?elles la présence d?une famille dite « honnête ». Celle-ci appartenant à un milieu populaire, majoritairement artisanale.
Le cas est différent pour la capitale, qui semble être le lieu où les jeunes provinciales souhaitent se rendre, sans doute dans le but secret de faire fortune ou de devenir courtisanes. Cela expliquerait que l?on y trouve davantage de jeunes célibataires sans famille.


Quant à la pratique de la prostitution, elle pourrait nous sembler universelle. La majorité des filles louent une chambre mais, même si elles ont la possibilité de recevoir à domicile, racolent et officient aussi à l?extérieur. Ces lieux propices à la prostitution concordent avec les endroits animés et ceux de passage : comme les cabarets et les auberges ; les foires, les lieux de promenade, les places, les alentours des églises ; les casernes ; les bois, les champs, les vignes et les jardins. Ces femmes peuvent travailler pour elles seules tout en se rendant occasionnellement dans des maisons de rendez-vous situées généralement en périphérie de la ville. Toutefois, il semble que leur réputation, alliée au bouche à oreille, incite généralement les hommes à les rechercher directement chez elles. La clientèle est diversifiée et comprend toutes les classes sociales. Si l?aspect vénal n?est pas considéré comme un critère déterminant la prostitution, celui-ci apparaît néanmoins dans les témoignages. Il est probable qu?aucun prix fixe n?était de rigueur et que plusieurs filles se « donnaient » aussi contre du vin, de la nourriture ou la location d?un meublé.


Mais si la pratique de la prostitution semble simple à définir, l?ambiguïté résulte du comportement des filles et des interactions qui peuvent se nouer entre elles et une partie de la communauté qu?elles côtoient.

Bien sûr, ces filles peuvent être considérées comme des marginales puisqu?elles évoluent hors des normes de la société, dans un monde où la dépendance à l'égard de l?alcool et la culture de la violence sont liées. Néanmoins, on peut remarquer que la fille évolue aussi dans la collectivité. Elle garde des liens avec la communauté par le biais de sa famille, qui ne la rejette pas toujours, et de ses clients.

Il est également possible de constater la présence de l?aspect affectif. Non seulement ces filles cherchent à se regrouper entre elles, mais le contact avec le client peut aussi aller au-delà des simples rapports sexuels (ils mangent, boivent, chantent et dansent parfois ensemble, et certaines filles ont aussi, en plus des autres hommes, un amant régulier).

Enfin, il s?avère qu?il est possible de discerner plusieurs motifs à la prostitution : la nécessité de survivre, mais aussi la quête de davantage d?argent à dépenser ou d?ascension, et une volonté de vivre différemment. Concernant ce dernier motif, il est envisageable de considérer que certaines de ces femmes étaient peu soumises psychologiquement aux normes de la société et recherchaient par le biais de la prostitution une indépendance financière et une vie différente axée sur le plaisir (alcool, divertissements, sexe?). Cela se traduit notamment chez les femmes mariées qui refusent le mode de vie conjugale et la soumission au chef de famille. Cette volonté de liberté a déjà été constatée par Nadine Roger (La prostitution sous le règne de Louis XIV à Paris (1661-1715), thèse de doctorat d?histoire, Paris IV, 1991, p 382 et s.) et par Sylvie Steinberg (« Les libertines, ou le temps des pionnières », L?Histoire, n° 277, juin 2003, pages 44 à 45) chez plusieurs prostituées parisiennes appartenant à la classe populaire. Nous pouvons alors nous demander si « être prostituée » n?était pas dans certains cas un état voulu, car seul permettant à la femme de mener une vie différente de celle qui lui était normalement dévolue par la société.

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