Jarry, Valéry : un détour obligé par les sciences
Matthieu Gosztola
Mémoire publié en 2010 - 108 pages


Résumé

Jarry et Valéry se connurent, eurent l’un pour l’autre une admiration et une amitié réciproques, c’est certain. L’enthousiasme de Valéry pour Jarry n’a pu qu’être renforcé par les échanges épistolaires qu’il entretient avec Fontainas, autre admirateur d’Ubu. En vérité, l’ombre de Jarry plane sans cesse sur le commerce entre Valéry et Fontainas (« … car nous savions notre Ubu par cœur », écrit Fontainas ). Ces deux pourfendeurs de la morale se positionnent d’emblée dans le cercle des initiés Jarry , afin, peut-on penser, que leur correspondance soit placée d’autorité du côté de la fantaisie (aussi la correspondance Fontainas / Valéry devient-elle l’inverse – le négatif en quelque sorte – de la correspondance entre Gide et Valéry).

Ce qui est proprement stupéfiant, c’est qu’on ne retrouve pas trace nette dans l’œuvre de Valéry de la présence de Jarry (ce qui n’est pas le cas avec Jarry : il suffit de se reporter à Faustroll). Caviardage ? L’hypothèse est séduisante. Manquent (pour l’instant du moins) les éléments nous permettant de la valider ou de l’invalider.

Et si Valéry parlait de Jarry sans le nommer ? C’est en effet plausible, si l’on considère le fait que Valéry cite rarement les auteurs des ouvrages auxquels sa pensée se ressource.
« Rien de plus novice quant aux idées, (et de moins nouveau), rien de plus hasardeux dans sa technique que la littérature maintenant visible, – sinon celle qui se prépare », remarque Valéry dans un Cahier, et c’est troublant. « Il y a, peut-être », continue-il, « deux ou trois individus plus satisfaisants que le reste, et je ne nommerai personne. » . Comment ne pas penser à Jarry, quand l’auteur de Monsieur Teste note : « j’estime, sur tous, les esprits disjonctifs » ?

Il faudrait comparer les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, à L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci, mais également les Cahiers à Faustroll, le « Commentaire pour servir à la construction de la machine à explorer le temps » à l’article qu’écrivit Valéry sur le roman de Wells… Néanmoins, réservant ces différents aspects à un travail plus long, il nous a paru intéressant d’étudier en quoi les sciences (et notamment les mathématiques) ont pu constituer un détour obligé pour ces deux esprits férus de nouveauté et désireux d’un nouveau langage.

Si Jarry et Valéry se tournent vers le langage le plus nu, le plus froid, le plus dur, le moins littéraire possible (celui des mathématiques), ce n’est certes pas parce que la science a tout contaminé. La fin du 19ème siècle est marquée par les conquêtes de l’intelligence humaine (extraordinaires progrès des sciences : mathématiques, physique, biologie, chimie, grandes découvertes médicales…). C’est le siècle « de Comte, Taine, Bernard et Pasteur où l’on adopte la langue de la philosophie positiviste et des sciences expérimentales » . Auguste Comte avait affirmé, dans son Cours de philosophie positive (1830-1842), que l’art, parvenu au stade « positif », obéissait aux mêmes lois que la science . Mais Jarry et Valéry sont des disciples de Bergson et non de Comte.

Ecartons aussi d’emblée l’hypothèse séduisante qui voudrait que Jarry utilise les mathématiques (in Faustroll notamment) dans un souci unique de créer une œuvre d’art totale, réalisant en symboliste accompli le fantasme de Wagner, clôturant une œuvre qui soit le point de concours scintillant de toutes les branches du savoir, mais aussi de l’art (ne trouve-t-on pas imprimées dans Faustroll, sur portée, quelques notes de musique ?).

En réalité, si Jarry et Valéry se tournent vers les mathématiques, c’est avant toute chose, on peut le penser, par passion.
Valéry a été initié aux mathématiques par son ami Pierre Féline : il vécut son premier contact avec les équations comme une véritable révélation esthétique et ne cessa de nourrir toute sa vie durant un engouement pour ces sciences qu’il regretta amèrement de ne pas pouvoir maîtriser parfaitement.
Jarry s’est lui aussi passionné toute sa vie pour l’algèbre – y compris l’algèbre symbolique – et la géométrie (son professeur au lycée de Rennes M. Périer lui a sans doute fait aimer cette science ). Pour se persuader de cet intérêt jamais démenti (même si la bibliothèque de Jarry « se résumait » « pratiquement à trois auteurs [scientifiques] anglais » ), il suffit de se plonger dans ses chroniques , dans les comptes-rendus qu’il fit de livres (il est singulier de voir quel passage de « La Psychologie de l’amour » Jarry cite dans son compte-rendu etc.), ou dans ses œuvres qui échouent à ne relever que d’un genre en particulier. Faustroll en est l’exemple le plus frappant. Comme le note David , « différents savoirs critiques, techniques, mathématiques s[e] tressent » en cette œuvre aussi riche que déroutante pour un lecteur qui n’aurait pas réussi avec mention son diplôme de Pataphysique.
Et cette particularité de l’écriture de Jarry a dû marquer ses contemporains puisque Apollinaire écrira curieusement dans Le Flâneur des deux rives que « parmi [les] lecteurs [de Jarry], on comptait (…) surtout des mathématiciens ».

Nous chercherons à comprendre dans quel mesure le désir de méthode s’est mêlé chez Jarry et Valéry au désir de création d’un nouveau langage, lequel les a amenés, presque naturellement, à prendre en compte les mathématiques.

Après avoir vu en quoi Jarry et Valéry se méfient du langage commun, combattent leurs supports – journalisme, mais également littérature, philosophie… –, nous analyserons dans quelle mesure ils se sont tournés vers les sciences puis nous nous interrogerons sur le traitement que fait subir Jarry à la théologie et à la philosophie, en se servant des mathématiques devenues arme.
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