Alice de l'autre côté de l'écran
Florence Livolsi
Thèse publié en 2005 - 219 pages


Résumé

Face au non-sens, à la multitude de sens, d?interprétations et de commentaires divers dont les oeuvres de Lewis Carroll ont été l?objet (historiques, linguistiques, psychanalitiques littéraires, etc...), ni tous fondamentalement faux, ni tous fondamentalement satisfaisants, nous nous trouvons, comme Alice, devant un carrefour : faire un choix entre deux hypothèses (parcours initiatique ou mouvement perpétuel ?) ou bien se refuser à faire ce choix d?interprétation. Aussi, après avoir consulté les travaux des différents commentateurs et spécialistes de Lewis Carroll, il nous apparaît que la meilleure façon d?aborder le sujet est de se concentrer sur la théorie des oppositions, et plus particulièrement l?opposition de deux désirs.

- Celui d?Alice, dont la fonction intrinsèque est de changer (de par sa nature, par ou contre sa volonté), de grandir, d?évoluer (évolution traduite en terme d?espace par le mouvement d?ensemble que constitue son parcours et par les transformations successives que subit Alice. Il en va ainsi pour Alice parce qu?il en va ainsi pour la petite Liddell, son inspiratrice et les autres petites filles que connaissait le révérend Dogdson. Ce lien met en évidence le rapport étroit qui existe entre la réalité et l??uvre de Carroll, lien sans lequel les analyses de cette dernière seraient amputées. Pour étayer la thèse du changement, on se reportera à la fin du récit d?Alice au Pays des Merveilles, lorsque la s?ur d?Alice fait aussi un rêve où elle projette Alice dans son futur : la vie d?Alice est de ce fait prolongée jusqu?à la vieillesse ce qui induit que son parcours n?est ni statique, ni stérile, même si l?impression générale y fait penser, à cause de l?écrasement temporel généré par le réveil final.

- En opposition avec ce désir de mutabilité et de progression, se dessine tout au long du récit, la traduction d?un désir contraire, celui de la permanence et du statisme, celui des habitants du Pays des Merveilles qui veulent, coûte que coûte, empêcher Alice de progresser, dans les deux sens du mot.

Autrement dit, le désir d?Alice est sans cesse contrarié. En franchissant les étapes et les obstacles du parcours, on peut considérer qu?Alice en est finalement triomphante. Par voie de conséquence, son réveil représente sa réussite, car dans l?absolu, on pourrait émettre l?hypothèse que, si le désir des autres personnages avait supplanté le sien, Alice serait restée prisonnière du rêve et serait probablement morte. Il faut en effet souligner la nature hostile de certains personnages et la menace extrêmement forte qui pèse sur Alice à la fin des deux histoires : c?est à son esprit de révolte qu?Alice doit son salut, lui permettant d?échapper à la sentence de mort de la reine de c?ur et à la folie qui s?empare des convives du banquet final de l?autre côté du miroir, objets et personnages s?en prenant physiquement à elle. La nature double de ce désir contradictoire représente bien sûr deux aspects du désir de Lewis Carroll lui-même, exprimant ainsi sa propre dualité intérieure et surtout la crainte extrême qu?il ressentait face au phénomène de la croissance (véritable angoisse qu?il partage avec James Barrie, le père de Peter Pan). C?est ainsi qu?il met en scène une Alice irrémédiablement « en devenir », qui le fascine et le déconcerte, projetant sur elle son malaise, avec un certain sadisme (conscient ou inconscient). Jean Gattegno, spécialiste de Lewis Carroll voit d?ailleurs dans l?attitude de celui-ci face à la réalité, un refus du monde réel. Ce terme englobe à la fois le retour souhaité au monde de l?enfance, l?arrêt désiré du processus de maturation, et la place très importante donnée au rêve, autant d?échappatoires devant une réalité insatisfaisante :
« ...c?est le refus du monde réel qui forme l?ossature du projet carrollien. Refus que nous trouverons aussi bien dans sa vie privées, avec ses manies, son goût de la solitude, sa méfiance ou son hostilité à l?égard des adultes et de leur monde, un certain angélisme aussi dans sa conceptions des rapports affectifs ; que dans son effort incessant, conscient ou inconscient, pour retrouver, dans sa vie comme dans ses ?uvres, le chemin de l?enfance ; que dans le primat accordé au monde de l?imaginaire et du fictif sur celui de la réalité ; qu?enfin, dans la tentative presque systématique de mise en question des catégories intellectuelles qui paraissaient les plus solides, comme le langage, la raison, le temps ou l?espace. Sur tous ces plans, mais à des degrés évidemment divers, la vie et l?oeuvre de Lewis Carroll nous révèle un refus du monde tel qu?il est, ou tel qu?il est accepté par la plupart des hommes. »

Lorsque le révérend Dogdson apprend qu?Alice Liddell s?est mariée, il refuse définitivement tout courrier lui étant adressé au nom de Lewis Carroll...
En s?emparant d?Alice, le cinéma se retrouve lui aussi confronté à la nature de la quête d?identité : certaines adaptations ou certains films inspirés d?Alice mettent l?accent sur les métaphores de naissance et de renaissance, les métamorphoses du personnage, l?accès à un stade supérieur de connaissance de soi, à travers les crises identitaires, les révoltes finales et salvatrices ; d?autres évoquent surtout le phénomène frustrant de retour au point de départ, signifié par le réveil, qui tendrait donc à annuler toute évolution (mais non tout apprentissage), les divers effets de construction en boucle interne au récit et majoritairement, en relation avec les structures spatiales et temporelles, le non-sens, la perte des repères et un certain malaise qui confinent à la démence. Face à une Alice transformée et enrichie par l?expérience du rêve, comme le sont tous ceux pour qui le rêve est une autre vie, initiée par ses parcours au Pays des Merveilles et dans le monde du miroir (un jeu d?échec géant) s?oppose une Alice inquiète et inquiétante, évoluant plus au milieu d?un cauchemar que d?un rêve :
« Je crois qu?il faut souligner le caractère symboliquement complet de l?expérience d?Alice. Elle parcourt tout le trajet : elle est père en pénétrant dans le trou, f?tus quand elle arrive en bas, et ne peut naître qu?en devenant mère et en produisant son propre liquide amniotique. »

Comment plonger dans le Wonderland, en appréhender le nonsense, la folie, comment en côtoyer le merveilleux?! Pour Jean Gattegno, spécialiste de Lewis Carroll, c'est un moyen d'évasion, au même titre que le rêve :
« Le merveilleux est un des ingrédients habituels de l'histoire pour enfants. C'est qu'il répond à un besoin de l'intelligence enfantine - jusque vers huit ou neuf ans - celui de laisser vagabonder en toute liberté une imagination qui ne connaît pas encore vraiment la différence entre réel et irréel, entre possible et impossible (...) Le monde du merveilleux est création, voulue par l'homme, et fruit de la puissance "poétique" de l'imagination. Incantation et désir de puissance tout à la fois (...) pour lui-même le merveilleux, loin d'être un procédé surajouté, constitue la substance même de la vie, et, par voie de conséquence, du récit. Le merveilleux carrollien est par nature enfantin... »

L'adaptation, en tant que transposition d'une oeuvre littéraire à l'écran, se double dans le cas des ouvrages de Lewis Carroll, d'une transposition picturale. Car Alice n'est pas seulement un texte, dominé par les jeux de langage, mais aussi un certain nombre d'images provenant des descriptions du texte et surtout des illustrations qui accompagnent l'oeuvre et que l'on doit à Lewis Carroll lui-même ainsi qu'à Sir John Tenniel, son illustrateur attitré :
« Pour le lecteur se pose le problème du rapport des illustrations au texte qu'elles illustrent. Sur ce point aucun doute n'est permis : les illustrations font partie intégrante du texte carrollien (...) Ce point est essentiel, en particulier pour les Alice. Car les personnages des deux contes ne surgissent pas seulement du texte de Carroll, mais aussi de cet autre texte que sont les dessins de Tenniel. »

D'autres illustrateurs à travers les décennies ont voulu eux aussi donner leur vision d'Alice et des personnages qu'elle est amenée à rencontrer, mais les dessins de Tenniel sont ceux qui ont le plus inspiré le cinéma.

Le passage à la "troisième" dimension du film est donc largement favorisé par les illustrations qui sont conditionnées par le texte et qui conditionnent à leur tour les films (on en veut pour preuve les premières adaptations et notamment celles de Norman McLeod en 1933 et surtout celle de Disney, qui va imposer sa représentation d'Alice.)

Les films se présentent donc comme l?aboutissement technique d?une série de médiums, qui, du vivant même de l?auteur le fascinaient déjà : l?écriture, le dessin, la photographie et surtout le théâtre, qu?on peut considérer pour l?époque comme un équivalent du cinéma, annonçant, du temps même de Lewis Carroll, ce besoin d?animer le monde d?Alice (il en fût de même pour Peter Pan ou Docteur Jekyll et Mister Hyde). La pièce de Saville Clarke, d?après Alice au Pays des Merveilles, fut donnée à Londres au Prince of Wale?s Theatre en 1886. A ce propos, Lewis Carroll écrit dans son journal en date du 30 décembre 1886 :
« Je suis allé à Londres avec Meta Poole et l?ai emmenée avec Mary Van der Gucht voir Alice au Pays des Merveilles, la pièce de Mr Saville Clarke, au Prince of Wales. Le premier acte (« Le Pays des Merveilles ») passe bien, en particulier « Le Thé chez les fous ». Mr Sydney Harcourt est un chapelier sensationnel, et la petite Dorothy d?Alcourt (six ans et demi) un loir délicieux. Phoebe Carlo est une Alice splendide. Son duo chanté et dansé avec le chat du Cheshire était un petit bijou. Le deuxième acte était plat. Les deux reines étaient très mauvaises (comme elles l?étaient également dans le premier acte dans les rôles de la reine et de la cuisinière) et « Le Morse etc... » n?avait pas de final véritable. Mais dans l?ensemble la pièce semble être une réussite ».

Au 1er février 1887, il ajoute :
« Mr Saville Clarke nous ayant réservé des places au premier rang de corbeille. Les huîtres fantômes ajoutent beaucoup (Dorothy est la n°2 ; la n°3 est un petit marin et danse le hornpipe du marin ! » et concluent éfficacement le morse, etc, la chanson des « Christmas Waits » est aussi une adjonction amusante : mais la fin silencieuse de la pièce tombe toujours à plat ».

Certains films sont plus fidèles à Alice et à l'esprit de Carroll que d'autres, notamment dans le choix des dialogues, des épisodes et de leur enchaînement, ainsi que dans l'esprit même des deux ouvrages adaptés: certains films en donnent une version parfois trop édulcorée, d'autres les transforment en véritables cauchemars. Mais on voit que dès les premières adaptations, en l?occurrence la pièce de Saville Clarke, des modifications et des ajouts étaient apportés au texte de référence. Il en va de même bien sûr pour les films.

Cinq ans seulement après la mort de Lewis Carroll, la première adaptation cinématographique d'Alice au pays des merveilles voyait le jour, puisqu'en 1903, le réalisateur anglais Cecil Hepworth portait le conte de Carroll pour la première fois à l'écran. Le cinéma, que Philippe Soupault et les surréalistes n'hésitèrent pas à considérer comme un "merveilleux mode d'expression du rêve", s'emparait donc d'Alice pour lui rester fidèle jusqu'à aujourd'hui.
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