Alfred Jarry et les revues
Matthieu Gosztola
Mémoire publié en 2010 - 382 pages


Résumé

Comment dire quelque chose sur Jarry, alors qu’on ne peut qu’ouvrir des brèches, creuser des interrogations, puisqu’il n’y a pas de vérité de la lecture.

Remarquons d’entrée que notre sujet nous incite à prendre en compte toute l’œuvre de Jarry (et au reste pour lui l’œuvre complète est seule envisageable). En effet, presque tous les livres de Jarry qui ont été publiés de son vivant l’ont été par des revues (car les éditions du Mercure de France ou celles de la La Revue Blanche sont des excroissances des revues du même nom, et non l’inverse), ou grâce aux revues (ainsi, c’est par l’intermédiaire de Rachilde que Jarry publie chez cet éditeur singulier – pour ne pas dire plus – qu’est Pierre Fort).

En plus d’avoir été le réceptacle (le mot est impropre, disons : le lieu d’accueil), idéal comme nous le verrons, de son œuvre, les revues ont été le bras qui a soutenu cette arme qu’est l’écriture et dont il s’est servi contre la réalité du présent (par la mystification), et contre les affronts (allant jusqu’à les nier). La chose imprimée faisant advenir pour Jarry ce qui est, ce dernier saisit au vol la possibilité d’écrire sa réalité, la réalité. On peut penser que grâce aux revues, Jarry cherche à faire advenir sa vie (en même temps que son œuvre).

En outre, nous irons jusqu’à nous demander si Faustroll n’est pas une revue, si la revue n’est pas une œuvre jarryque, ce qui tendrait à prouver que par sa présence, Jarry transforme les numéros dans lesquels il publie en œuvres de lui : l’écriture de Jarry étant consubstantiellement non-achèvement, à son contact toutes les autres écritures se reconnaissent comme telle et entrent dans une dynamique d’ensemble ; en outre, dans quelle mesure peut-on parler d’identité de l’écriture ? L’écrivain n’est-il pas d’abord vampire ?

L’on tentera, en ne passant sous silence aucune question qui à notre sens mérite d’être posée (le fait de poser une question ne signifie pas qu’il faille la fermer par une réponse, bien au contraire), de retranscrire son parcours qui l’a amené, de revue en revue, à tisser une œuvre (une vie donc), de ses concours réussis à L’Echo de Paris jusqu’au Figaro et à la revue de Marinetti.

Les revues, ce sont d’abord les personnes qui les font vivre. Aussi doit-on se poser la question des amitiés et celle des influences. Dans quelle mesure les revues lui ont-elles servi humainement (en lui permettant notamment de se bâtir cette havre de paix qu’est le Phalanstère) ? Dans quelle mesure ont-elles permis à son œuvre de se construire (ou plutôt de se reconnaître sur le papier, car elle était déjà écrite depuis « la nuit des temps » – qui, pour Jarry, s’est faite « nuptiale »), de s’inscrire dans un courant littéraire multiple qu’est le symbolisme mais aussi de s’en démarquer (L’Ymagier notamment a donné à mon sens les moyens à Jarry de s’affranchir de Gourmont qui reste une des figures principales du symbolisme). Quels ont été les rapports de Jarry avec son époque, car publier dans une revue, c’est s’inscrire véritablement dans l’époque, dans le temps, qu’il soit politique, historique, artistique. Quels étaient ses rapports avec l’Anarchie ? A-t-il cherché à faire œuvre anarchiste dans ses textes spéculatifs ?

Nous parlerons longuement de L’Ymagier, car cette revue (on peut penser que Perhinderion ne sera qu’un double en mieux) est ce qui marque l’établissement effectif de Jarry dans le monde des lettres (et une certaine forme de reconnaissance) ; de plus, cette publication d’estampes nouvelles et anciennes permettra à Jarry très tôt de sentir tout le poids de la matérialité du livre (de penser l’idéalité du support) et de se rendre compte de ce que la littérature ne peut traduire le réel, qu’elle n’est qu’une représentation parmi d’autres ; en plus de tout cela, L’Ymagier montrera à Jarry la voie à suivre, en ce sens que le livre doit être une revue (ou un recueil dont l’angle d’ouverture serait total, et non pas fermé notamment par un genre), c’est-à-dire le lieu du multiple, où peut s’instaurer une tension entre textes et images (on peut penser que Jarry a eu cette intuition avant de co-diriger L’Ymagier puisque l’ouvrage Les Minutes de sable mémorial est édité peu de temps avant que ne paraisse le premier numéro de la revue), entre identité et anonymat, entre singulier et multiple. A mon sens, ce qui rend Jarry intéressé par la perspective de L’Ymagier, c’est le voyage (court mais fondamental) qu’il fait à Pont-Aven, lequel naît de la lecture des revues mais aussi de l’ambition de trouver une place de critique d’art (être un nouvel Aurier) dans les pages du Mercure – ambition déçue.
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Matthieu Gosztola

Université du Maine Le Mans - Laval
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